HISTOIRE DE BEZIERS

"Si Deus in terris, vellet habitare Biterris"

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LEGENDES DE BEZIERS

St Aphrodise | St Andriou | St Guiraud | Pépézuc | Lou Camel | Tuez-les tous | PomarèdesDivers

 Ce saint est considéré comme le premier évêque de Béziers. La première mention du sanctuaire abritant ses reliques nous vient du récit de deux moines de St Germain-des-Prés, en route pour l'Espagne et de passage à Béziers en 858. Plusieurs "vitae" (vies/légendes) ont contribué à la forme de la légende actuelle. On pense qu'elles sont issues d'une tradition orale ayant pris forme au moyen-âge et c'est au XVIème siècle, période où l'église ressent le besoin de renforcer la foi religieuse, qu'elle tend vers une légende unique (du moins dans ses grandes lignes), faisant de Saint Aphrodise un martyr.
 Pourtant, selon le "Bréviaire de Béziers", au XIVème et XVème siècle, il était présenté comme évêque et confesseur, mort paisiblement un 22 mars.
 C'est donc au XVIème siècle qu'une nouvelle mouture de la légende apparait et que sa décapitation, ainsi que celle de ses 3 disciples, est relatée. C'est à la même époque, et pour la première fois, qu'il est fait mention de son fidèle chameau. La date de son exécution est alors fixée au 28 avril alors que celle de la translation des reliques est fixée au 22 mars. Ses reliques ont longtemps été utilisées en procession afin de calmer les calamités "divines" telles la sécheresse ou les épidémies de peste.

Voici donc 3 facettes de son histoire, ainsi qu'une analyse sommaire, afin de mieux appréhender la légende de notre Saint Patron :

1) Vers l'an 250, Aphrodise, fuyant la persécution des romains contre les chrétiens, arrive d'Héliopolis, en Egypte, où il aurait été grand prêtre du temple de Mercure (d'autres disent qu'il était gouverneur d'Egypte, mais l'histoire semble contredire ce fait). D'après Alphonse Tostat, prélat Espagnol, Aphrodise serait entré dans le temple pour se reposer et les idôles se renversèrent d'elles-mêmes. Frappé par le miracle, l'homme renonça au culte des faux dieux. Certains disent que le nouveau converti reçut le baptème de Jean-Baptiste (mais ça colle mal avec l'an 250), d'autres disent qu'il fut baptisé par Saint Pierre, à Antioche, qu'il suivit jusqu'à Rome...

 Aphrodise fit escale à Béziers avec son chameau. Il resta longtemps caché dans une grotte. Ce saint homme, que Paul Serge, évêque de Narbonne, consacra premier évêque de Béziers, eut une influence profonde sur la population et sut établir le culte du christianisme ; mais, pour avoir voulu propager trop activement les doctrines de Jésus-Christ, il mourut martyr et fut décapité sur la Place Saint-Cyr et sa tête jetée dans un puits.
 Soudain les eaux remontèrent jusqu'à la margelle et le Saint ayant retrouvé sa tête, la portant entre ses mains, se dirigea vers l'extrémité septentrionale de la ville. Sur son parcours les gens répandaient des escargots et le Saint les effleurait sans en écraser aucun. Au carrefour dit aujourd'hui du Saint-Esprit, des tailleurs de pierre raillèrent le Saint en le voyant passer et le traitèrent de fou. Dieu les punit de leur irrévérence en les pétrifiant sur place et en maintenant leurs cous tordus dans l'attitude où ils se trouvaient (le souvenir de la vengeance divine fut perpétué par la représentation de neuf têtes de pierre rangées en saillie dans la muraille de l'ancienne Abbaye du Saint-Esprit et la rue prit de cette circonstance le nom de "Rue des Têtes"). Arrivé au bout de la ville, il s'ensevelit dans la grotte où il avait coutume de se rendre et qui n'est autre que la crypte de l'Eglise actuelle.


Saint Aphrodise


Dessin des têtes par Anne de Rullman

 Après le martyre de St Aphrodise, le chameau fut recueilli avec soin par les habitants qui fondèrent un fief pour son entretien.

 Le corps du saint fut déposé dans un sarcophage ancien de marbre gris (celui que l'on peut voir actuellement dans l'église Saint-Aphrodise).
Ce tombeau transformé ensuite en baptistère possédait, d'après la tradition locale, certaines vertus : on venait de partout y faire baptiser les enfants afin de les préserver du "haut mal" et ceux qui en étaient atteints buvaient l'eau contenue dans le sarcophage pour s'en guérir.

D'après une autre ancienne tradition, les tâches rouges que l'on voit sur les parois de ce sarcophage, proviendraient du sang de ce saint.
D'autres rumeurs racontent, qu'après sa mort, son chameau fut remis, par un comte, Bernard, à des pauvres gens - une famille de potiers de l'actuelle rue Malbec - ainsi que quelques terres pour pourvoir à son entretien.
Lorsque le chameau mourut, le domaine fut affecté à la charité publique. De là l'origine des fêtes de Caritach (charité) et de la procession du chameau qui se déroulent en avril pour la fête de Saint-Aphrodise.

NDLR : Le fait que les gens lançaient des escargots sur le chemin du saint est assez étrange; on pourrait en trouver l'explication dans plusieurs éléments : Pour les encyclopédistes médiévaux, l'escargot naît spontanément de la corruption des plantes ou de la terre (St Aphrodise aimait "squatter" la grotte située dans l'église actuelle). Le nom qui sert à le désigner exprime l’ambivalence de sa matière molle et dure. Le limas ou le limaçon – du latin limax, dérivé de limus (boue) – suggèrent une chair muqueuse et informe. L’escargot – de l’espagnol caracol (cargol en catalan) transformé en escargol – évoque la minéralité de la coquille (la grotte ?) . À cette ambivalence de structure s’ajoute une alternance de comportement : il apparaît et disparaît successivement. Sa présence ou son absence au monde, rythmées biologiquement, expliquent que l’imaginaire l’ait associé au devenir cyclique et ait recherché en lui le symbole d’une fécondité inépuisable et d’une renaissance périodique.
Le XVIII
e siècle expérimental fait une découverte : quand on lui coupe la tête, elle repousse (vous voyez le rapport...). Des milliers d’escargots seront décapités sur l’autel de la science. " Le succès de l’expérience, raconte Voltaire, dépend de l’âge du limaçon, du temps auquel on lui coupe la tête, de l’endroit où on la lui coupe, du lieu où on le garde jusqu’à ce que la tête lui revienne ".
L’escargot sort de sa coquille, signe annonciateur du renouveau de la végétation. Cette relation avec la Terre-Mère a été révélée par des rites d’inhumation consistant en dépôts de coquilles dans les puits funéraires. Pour les berbères d’Afrique du Nord, la fertilité du sol était donnée par les morts qui s’incarnaient autrefois dans des masques ornés de coquilles d’escargots. À Béziers, au XIXe siècle, le Masque-Chameau, promené dans la ville pour célébrer la fête de la Caritach était entouré d’hommes sauvages couverts de verdure et de coquilles d’escargots...
Concernant le chameau, on peut trouver une certaine analogie avec les fêtes Grecques du dieu Bacchus (dont on retrouve aussi des traces en Agde), importées par les Phocéens, où Bacchus était représenté montant un chameau. Des éléments de culte à ce dieu se retrouvent à Béziers (torse du Faune...).
Dans l'ouvrage "Béziers, les rues racontent" de Yves Rouquette, une autre théorie interessante est évoquée :
La racine "Cam" ou "Cham" désignait, dans l'époque pré-romaine, un plateau rocailleux (on retrouve cette racine dans les noms de lieux du plateau ardéchois). Il se peut donc que les habitants de Béziers aient été désignés en ces temps anciens par "ceux du plateau", à savoir un truc du genre : "les camels", ce qui aurait engendré la légende du chameau par une tentative d'explication de l'appellation.


2) Histoire selon l'ouvrage : "Les petits bollandistes : vies des saints" par Mgr Guerin (1860)

 "L'église de Béziers, en Languedoc, solennise aujourd'hui le martyre de Saint Aphrodise, son apôtre et son premier évêque. Selon l'auteur du Martyrologe des Saints de France, il était de la ville d'Hermopolis, en Egypte; il eut le bonheur de loger chez lui les divins fugitifs Jésus, Marie et Joseph, lorsqu'ils quittèrent Bethléem par un ordre du ciel, pour éviter la fureur d'Hérode.

 Eclairé en ce pays de ténèbres, par un rayon de la lumière divine, il vint en Judée au bruit des merveilles qu'y opérait Jésus-Christ, son ancien hôte; là, s'unissant aux apôtres, il fut admis au nombre des disciples de ce maître adorable; après la résurrection, il s'attacha particulièrement à Saint Pierre et l'accompagna ensuite en tous ses voyages et surtout à Rome, lorsqu'il y vint établir son siège, comme dans la capitale et la maîtresse de l'univers. Saint Paul y vint aussi : dans une conférence qu'ils eurent sur ce qui était plus expédient pour la gloire de Dieu et pour la prédication de l'Evangile, il fut résolu que Saint Paul passerait dans les Espagnes et que Saint Pierre demeurerait en Italie; Saint Aphrodise fut nommé comme auxilière à Saint Paul. Il le suivit donc jusqu'en France, avec Serge-Paul, proconsul, que cet apôtre des Gentils avait instruit et baptisé en l'ile de Chypre, comme il est rapporté dans les Actes des Apôtres.

 Il fut sacré évêque de Béziers par l'un ou l'autre des deux Paul. Aphrodise y trouva des consciences corrompues par le vice, et le pays infecté par l'idolatrie. Il ne voyait dans les villes que les désordres de l'iniquité, les monuments de la superstition. Les esprits étaient ensevelis dans les épaisses ténèbres, et les coeurs étaient plongés dans tous les dérèglements dont notre nature viciée est capable. Ces obstacles, néanmoins, ne lui firent point perdre courage; au contraire, ils enflammèrent d'autant plus son zèle, qu'ils étaient difficiles à surmonter ; Aphrodise commença à prêcher avec une ferveur incroyable le nom de Jésus Christ, et à reprendre les moeurs déréglées de ce peuple. Les païens, charmés de ces saints entretiens, faisaient paraître en même temps de l'étonnement et de la satisfaction, et se pliaient aux principes de la vertu qu'il leur présentait.

  Mais un jour, alors que ce bon pasteur, tout embrasé d'un feu céleste, distribuait à ses ouailles le pain de la parole de Dieu, une troupe d'idolâtres, armée de fureur et de rage, se jeta au travers de l'assemblée, se saisit de sa personne, et lui abattit enfin la tête et à trois de ces compagnons : Caralippe, Agape et Eusèbe. Ce fut en la rue Ciriaque, dite depuis de Saint-Jacques, l'an de Notre-Seigneur 65, le 28 avril, la première année de son épiscopat. Le même auteur du martyrologe des saints de France ajoute que le corps de Saint Aphrodise, se relevant de lui-même, prit entre ses mains sa tête abattue, et que, passant par le milieu de la ville, il la porta jusqu'à une petite chapelle qu'il avait auparavant consacrée sous le titre de Saint-Pierre, où il fut enseveli. Dieu l'a rendu depuis illustre par plusieurs miracles; les fidèles lui ont bâti une plus grande église, desservie par des chanoines : on y a transféré solennellement ses saintes reliques.

  Cette église existe encore, dit le Propre de Carcassonne de 1855, et les reliques de saint Aphrodise y sont toujours vénérées : c'était la cathédrale de l'ancien évéché de Béziers, avant la construction de l'église des Saints Nazaire et Celse. On représente saint Aphrodise monté sur un chameau, sans doute pour rappeler qu'il venait d'Afrique. Les Biterrois ont conservé, jusqu'au XVIIIème siècle, l'usage de promener un chameau artificiel, le jour de l'ascension, en mémoire de leur Apôtre qui était venu de si loin et qui était censé avoir été témoin de l'Ascension du Sauveur."


3) Histoire selon l'ouvrage : "Béziers et son histoire" par Pointardier (1838)

 "Saint Aphrodise, évêque d’Orient, embrassa le christianisme. Poussé par son zèle, il s’élança à la conversion des Gaules et, dit la tradition, il arriva d’Egypte avec son chameau. Il eut bientôt beaucoup de prosélytes et fut sacré évêque de Béziers par Saint Paul, apôtre de Narbonne, qui avait été son compagnon de voyage. Les persécutions contre les chrétiens s’étendaient alors sur toutes les parties de l’empire Romain et la religion, semblable à l’hydre de la fable dont les têtes coupées renaissaient plus nombreuses, voyait ses sectateurs multiplier sous la hache du bourreau.

  Aphrodise fut obligé de se cacher mais il ne put se résoudre à fuir. Cet homme évangélique ne voulait pas abandonner son troupeau, quelque péril que courût le pasteur. Autour du temple de Diane (d'Ephèse) s’étendait une sombre forêt. Nul profane n’osait y porter ses pas. De tous côtés croissaient des broussailles ; des ifs et des chênes y entrecroisaient leurs branches noirâtres ; et les cris sauvages des oiseaux de proie interrompaient seuls le silence menaçant de cette solitude mystérieuse. Là, jadis, Teutatès avait eu ses hommages et ses sacrifices sanglants. Le soir on voyait quelques ombres se glisser lentement et se perdre dans l’épaisseur du bois. Toutes s’avançaient dans la même direction ; et bientôt la terre s’entrouvrait pour les recevoir et les cacher. C’étaient les fidèles qui venaient écouter leur saint évêque. Tous les jours quelqu’un manquait au rendez-vous ; et les autres lui adressaient des prières, car les portes du ciel s’étaient ouvertes devant lui. Là, dans une obscure caverne, le saint prêchait à ces hommes persécutés, abreuvés d’opprobres, d’oublier les injures et de rendre le bien pour le mal. Sur un autel où le sang humain avait ruisselé, il célébrait les mystères d’un lieu de paix, et remplissait de l'espoir du ciel ces hommes pour qui la terre n’avait pas assez de supplices et d’ignominies.

  La retraite fut découverte, et l’évêque condamné à avoir la tête tranchée. Au lieu où est aujourd’hui la place Saint Cyr, près du cirque destiné aux combats des bêtes féroces et des gladiateurs, était une place, et au milieu de cette place un puits, près duquel on dressa l’échafaud. Le bourreau frappa, et son glaive ouvrit en même temps au martyr les demeures célestes. La tête respectable était tombée aux pieds de l’exécuteur, et l’infâme, d'un pied dédaigneux, la lança dans le puits.

  O miracle ! Tout à coup un bruit sourd sort de ses profondeurs, les ondes s’élèvent en tourbillonnant des entrailles de la terre ; elles grondent, bouillonnent, s’élancent : la tête du saint est rejetée ; les eaux lentement redescendent, et tout redevient calme. Alors le cadavre décapité du martyr se relève, prend sa tête avec ses mains et l’appuie sur sa poitrine. La foule en est ébahie, les cohortes romaines ouvrent un large passage, l’évêque traverse d’un pas majestueux et ferme la cité étonnée. Sur sa route tout se tait ; quelques maçons seuls osent élever une voix insolents, et injurier le saint homme en le traitant de fou. Mais leurs corps sont pétrifiés à l’instant même sur le mur qu’ils élevaient.

  On voit encore aujourd’hui leurs sept têtes de pierre que la révolution a essayé de détruire. Enfin après une marche d’un quart de lieue, l’évêque martyr arriva à la caverne où les chrétiens l’ensevelirent. Maintenant, sur l'emplacement de cette caverne, s’élève une vaste église appartenant à divers styles d’architecture. La caverne elle-même s’est changée en un caveau voûté où l’on a mis une représentation de Jésus-Christ, environné des trois saintes femmes"

 Le mythe du saint "Céphalophore", signifiant en grec "porteur de tête", n'est pas unique à la ville de Béziers : on retrouve des légendes analogues dans plusieurs régions de France, mais aussi dans d'autres pays et d'autres religions. Le plus célèbre est Saint Denis, le patron de Paris (voir ci-contre). On a pu interpréter cette particularité de porter sa tête entre ses mains par une considération iconographique : l'artiste aurait trouvé cette solution pour représenter dignement, et "avec toute sa tête", celui qui en fait l'avait perdue de par son martyr ... une convention toute naturelle pour exposer la nature du supplice enduré. Et la légende se serait ensuite créée afin de justifier de telles images.


Saint Denis