HISTOIRE DE BEZIERS

"Si Deus in terris, vellet habitare Biterris"

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LEGENDES DE BEZIERS

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 Il y avait jadis, à Narbonne, une très jolie fille qui habitait seule au lieu-dit "Les Tuileries", non loin de la porte de Perpignan. Elle était si jolie que plus d'un prétendant avait essayé, en vain, de la demander en mariage. Cependant, elle avait toujours refusé, prétextant qu'à 20 ans, elle était trop jeune pour des épousailles.

 Mais un jour, elle rencontra un beau jeune homme, riche de surcroît, qui venait juste de s'installer, avec sa famille, à Narbonne.

 Les deux jouvenceaux se plurent immédiatement, s'aimèrent et se marièrent.
 Les premiers temps, leur bonheur semblait sans faille et nos deux tourtereaux rayonnaient d'amour.

 Quelques temps plus tard, une nuit, le marié se réveilla et s'étonna de ne pas voir sa femme dans le lit conjugal. Lorsqu'elle réapparut, il lui demanda :
- Où es-tu allée ?
- Je suis somnambule : je me lève souvent sans le savoir et je me retrouve parfois en pleine campagne.

 La nuit suivante, le marié se réveilla à nouveau et constata que sa femme avait encore disparu. Il devint alors méfiant et comme, dans les jours qui suivirent, il souffrit d'une forte migraine, il suspecta sa femme de lui faire boire quelques breuvages, dans le but de l'endormir profondément.

 Il remarqua que son épouse, quoique bien portante, se contentait d'un simple verre d'eau au cours des repas. A chacunes de ses tentatives pour la faire manger, elle répondait :
- Je n'ai pas faim.
- Mais comment fais-tu pour ne pas maigrir tout en ne mangeant pas ?
- C'est ma corpulence, disait-elle, le peu de nourriture que j'avale me profite !

 Devenant de plus en plus méfiant, le mari décida, le soir suivant, de ne rien avaler ni boire. Au cours du repas, dès qu'elle eut le dos tourné, il vida son verre de vin par terre et jetta son repas dans la cheminée.

 Puis, prétextant une grosse fatigue, il invita sa femme à aller se coucher. Il se mit à ronfler si fort que sa femme pensa qu'il s'était plongé dans un profond sommeil et qu'elle pouvait enfin partir. Elle se mit à califourchon sur le balai de la cuisine et prononça ces étranges parole :
 « Pied sur feuille, passe par la cheminée ! ».

 Le balai commença à s'élever dans les airs, au grand effroi du mari qui surveillait la scène du coin de l'oeil. A peine avait-elle franchi la porte, qu'il enfila son caleçon et entreprit de la suivre. La direction qu'elle prit mena notre homme vers le cimetière tout proche

 Arrivé sur les lieux, il se dissimula derrière les buissons pour observer la scène effroyable qui se déroulait devant lui : une vingtaine de sorcières dansaient autour d'une tombe fraichement creusée. D'autres se disputaient les membres du défunt qu'elles venaient de faire bouillir dans leur chaudron.

 Terrorisé mais aussi le cœur brisé, notre homme décida de retourner chez lui et d'attendre le retour de sa femme. Il se coucha et, trois heures plus tard, sa femme revint en se glissant discrètement dans le lit.

 Il réussit à contenir sa rage tout le jour suivant mais, le soir venu, il ne put retenir sa colère quand elle refusa à nouveau de manger :

- Ah coquine ! hier soir je t'ai suivi jusqu'au cimetière et je sais à présent qui tu es vraiment !
 La sorcière, imperturbable, le fixa d'un regard noir et répondit :
- Ainsi tu m'as vu; tu as vu ce qu'aucun mortel n'a le droit de voir mais dès à présent, tu ne me verras plus jamais avec le regard d'un homme !

 Elle prononça sur lui quelques paroles magiques et aussitôt notre pauvre homme fut transformé en chien ! Puis elle prit le balai et chassa notre malheureux hors de la maison.
 «Quel malheur d'avoir épousé une sorcière; me voilà dans le plus pitoyable des états !», pensa t-il. Il courrut vers la maison des voisins, vers les gens qu'il connaissait, mais à chaque fois, il se faisait repousser.
- Va-t'en chien errant, va porter tes puces ailleurs, on n'a pas besoin de toi ! disaient-ils.

 Pendant plusieurs jours il se mit donc à errer ici et là, tentant de trouver de quoi se remplir le ventre. Mais chaque fois qu'il trouvait un os à ronger, d'autres chiens, plus aguerris, lui tombaient dessus, lui dérobant le précieux repas. Affamé, épuisé et déprimé il déambulait dans les rues de la ville quand une boulangère le remarqua :
- Quel joli petit chien ! tu me serais bien utile pour garder ma boulangerie ! veux-tu venir avec moi ? je vais te donner quelque chose à grignoter.

 Evidemment il ne se fit pas prier et, la queue frétillante, se mit à suivre cette brave femme. Elle lui donna à manger, le lava et l'installa devant la cheminée où il put enfin dormir paisiblement.

 Le lendemain, reconnaissant, il mit tout en œuvre pour aider la gentille boulangère : il faisait tout ce qu'on lui demandait, ouvrait et fermait la porte aux clients, surveillait les éventuels voleurs et leur grognait quand cela s'avérait nécessaire. Grâce à son ouie devenue très fine, il était capable de reconnaître les fausses pièces des vraies rien qu'en les entendant tinter. De nombreuses fois, il avait déjoué les plans de petits malins qui essayaient de couilloner sa maîtresse.

 Cette particularité vint un jour aux oreilles d'une vieille femme qui avait la réputation d'être guérisseuse. Elle se présenta à la boulangerie et, voyant l'habileté du chien s'exclama :

« Mais ce chien est humain ! il ne peut en être autrement : on a du lui jeter un sort ! ».

 Ceci dit, elle sortit de dessous ses jupons une fiole contenant un liquide étrange et en aspergea notre canidé de la tête à la queue. Aussitôt le chien redevint homme et embrassa longuement la vieille femme ainsi que sa bienfaitrice. Les effusions passées, il raconta en détail son histoire et comment il avait été transformé.

 - A présent, tu dois faire très attention, dit la vieille femme, si ton épouse se rend compte que tu es redevenu humain, elle peut te transformer à nouveau. Imagines qu'elle te change en crapaud ou en vers luisant ! Prends cette fiole et gardes-la sur toi. Dès que tu verras ta femme, lances son contenu sur elle, sans perdre de temps, et ce coup-ci, se sera toi qui la changera en bête. Tu n'auras qu'à prononcer le nom de l'animal que tu souhaites.

 Notre homme remercia encore longuement ses deux amies et, un peu avant minuit, retourna chez lui. Il se dissimula derrière la porte d'entrée pour surprendre sa femme à son retour du sabbat. Quand celle-ci arriva, elle eut à peine le temps de franchir le seuil que déjà elle était aspergée du liquide magique.

- Que tu sois cavale ! dit l'homme.

 Aussitôt dit aussitôt fait : le femme se transforma en jument. Notre homme prit un fouet et lui donna une volée de coups si forts que la jument n'eut plus la force de partir. Le lendemain, il vendit la bête au "poubellaïre" de la ville et, depuis, c'est elle qui en ramasse les ordures.


 Autour des années 1200, au hameau de Moujan, près de Narbonne, était un dénommé Jean Bistan. Notre homme avait pour habitude, sur le chemin de sa vigne, de s'arrêter boire à une fontaine, encore visible de nos jours, dont l'eau était si claire et si fraîche qu'il s'en délectait avec délice.

 Au cours des étés les plus chauds, l'ombre des grands platanes, qui bordaient la fontaine, lui apportait un peu de fraicheur et le revigorait pour reprendre le travail. Le soir, en rentrant, Jean ne manquait jamais de s'y arrêter pour faire un brin de toilette et retirer la poussière accumulée durant ses longues heures de labeur. Un soir qu'il revenait, harassé de fatigue, il s'approcha du gargouillis familier et s'assit dans l'herbe tendre afin de profiter de cet instant de repos quotidien.

 Pourtant, ce jour là, quelque chose semblait différent : seul le bruit de l'eau était audible, mais aucun grillon, aucune cigale, aucun oiseau ne chantait. Même les feuilles des platanes, ébourrifées par la brise du soir, ne produisaient aucun son.

 Surpris notre ami Jean leva la tête et remarqua une forme allongée près de la fontaine. Il se leva, et constata qu'il sagissait d'une très belle jeune fille endormie, toute vêtue de dentelle blanche, aussi belle qu'une princesse ! Sa main effleurait l'onde de façon si délicate qu'il s'en trouva ému.

 Il reprit très vite ses esprits et se souvint des histoires merveilleuses que lui contaient ses parents, le soir au coin du feu, lorsqu'il était enfant. Il n'y avait plus aucun doute : ce ne pouvait être qu'une fée, une Mitoune comme on disait au pays ! Malgré sa fatigue, il s'approcha d'elle sans bruit et, souple comme un chat, se jeta sur la jeune fille qu'il maintint prisonnière.

 Elle s'éveilla brusquement, poussant un cri de détresse et tentant de se libérer en se débattant. Jean la serra encore plus fort, l'empêchant de faire le moindre mouvement.

- Belle fée, lui dit-il, n'aie crainte, je ne te ferai pas de mal mais tu es ma prisonnière. Je ne te relacherai que si tu promets de faire de moi l'homme le plus riche du pays. Je veux les plus belles vignes donnant le meilleur des vins. Je veux aussi une grande maison avec seize fenêtres en façade puis une demi-douzaine de chevaux ainsi que leur carrioles.

- Relache ton étreinte, se plaignit la fée, tu m'étouffes, si tu continues, je ne pourrai plus rien faire du tout. Est-ce cela que tu veux ?

 Notre homme réalisa qu'il y avait été un peu fort et dessera un peu sa prise en maintenant malgré tout les bras de la belle : il ne voulait quand même pas laisser passer cette occasion inespérée et tant que la fée n'avait pas promis, il était bien déterminé à ne pas la relacher.

- Je te promet, encore une fois, de ne pas te faire de mal; jure-moi que tu exaucera mes souhaits et je te libère illico ! La Mitone, comprenant que c'était la seule façon pour elle de retrouver sa liberté accepta :

- Laisse-moi aller et dès que je serai au palais de mes compagnes je m'occuperai de toi. Ne t'attends-pas à devenir riche du jour au lendemain, mais je tiendrai parole : tu auras ce que tu as demandé : je te le promets.

- C'est d'accord, dit Jean, je te fais confiance. Et il la relacha immédiatement.

 La fée, soulagée, frotta ses bras meurtris par l'étreinte, arranga gracieusement sa robe de dentelle, sa longue chevelure dorée, but une gorgée d'eau fraîche et disparut sans bruit dans la pénombre. Aussitôt les cigales et les oiseaux se remirent à chanter, le souffle du vent, au travers des feuillages, redevint audible et quelques grillons entamèrent leur concert nocturne.

 A son tour, Jean, encore sous l'émotion, se rassasiat d'eau fraîche en se demandant s'il n'avait pas révé, puis s'en retourna vers sa pauvre maisonnette le coeur empli de joie et d'espoirs. Le lendemain, il retourna, comme à l'accoutumée, dans sa vigne. Il constata que la terre était souple, qu'il y avait moins de pierres et que les grains de raisin semblaient gorgés de nectar. La récolte fut précoce et étonnement fructueuse : jamais ses vignes n'avaient autant produit. Le vin qu'il en tira fut un cru exceptionnel, si bon que les gens venaient de partout pour lui en acheter au prix le plus fort.

 Le phénomène se reproduisit l'année suivante, puis l'année d'après, puis toutes les autres années. Il put acheter de nouvelles vignes qui, elles aussi, produisirent à profusion un breuvage digne des dieux. Sa fortune grandissant, il s'acheta la maison de ses rêves, de nombreux chevaux, de nombreuses charettes.

 Il s'arrêtait, malgré tout, tous les jours à la fontaine, bénissant le jour où il avait rencontré cette superbe créature. Il conta un jour son histoire à l'évêque du pays, mais celui-ci eut bien du mal à le croire. Plus tard, notre homme investit dans le commerce maritime où, encore une fois, sa réussite fut fulgurante.

 En 1204, sans doute en remerciement de la chance qui l'avait touché, il fit don d'une de ses propriétés, le "domaine des Olieux", aux moines de Fontfroide. La seule condition qu'il posa fut que ces religieux y établissent un monastère Cistercien de femmes, certainement en hommage à la belle Mitoune qui lui avait apporté bonheur et prospérité.


 Au temps jadis, dans le village de Faugères, on pouvait trouver autant de Catholiques que de Protestants. Cela ne posait aucun problème dans la vie de tous les jours mais, au moment des élections municipales, il en était tout autrement : En effet, il n'y avait pas de liste droite, gauche, monarchiste, radical ou réactionnaire, mais uniquement les Papistes (Catholiques) et les Parpaillots (Protestants).

 Au moment des élections, chaque groupe se débrouillait pour avoir le même nombre de voix que le camps opposé et cela posait de nombreux problèmes pour déterminer le choix d'un maire. Aucune solution n'avait été trouvée et les tentatives d'alterner un maire Catholique avec un maire Protestant, chaque semaine, avaient été refusées par le sous-préfet de Béziers : il fallait un maire pour six ans et les lois de la République devaient s'appliquer à tous, même à Faugères.

 Les débats devenant de plus en plus enflammés, il fallait trouver une solution et ce fut le chef de gare qui en proposa une :

- L'express de Montpellier s'arrête ici tous les jours pour faire le plein d'eau. Interrogeons un voyageur, pris au hasard, dans le wagon des premières classe et jurons de lui obéir.

  Tout le monde jura et, le lendemain, le village entier attendit l'arrivée du train. Un seul passager occupait les premières classes. C'était un petit homme rieur, à l'accent Parisien, qui voulut bien se soumettre à la question :

- Messieurs, dit-il amusé par la demande, il n'y a qu'un moyen pour vous mettre d'accord : demandez au plus vigoureux de vos jeunes hommes de lancer une pomme sur la route et le premier d'entre-vous qui la rattrape sera nommé maire.

  Le train repartit et les villageois convinrent que l'idée n'était pas si bête. Aussi, ils décidèrent d'organiser l'épreuve sur la route de Béziers, le dimanche suivant. Le jour venu, les candidats des deux listes se mirent en ligne, prêts à bondir, et un jeune homme lança la pomme de toutes ses forces sur la route. Papistes et Parpaillots se ruèrent à sa poursuite mais un cochon, qui sortait d'on ne sait où, se saisit du fruit et l'avala illico presto. Ce fut la consternation parmi la foule. Cependant, une voix s'éleva au milieu du silence :

- Vive monsieur le cochon ! Vive monsieur le maire !

 Au premier abord, les villageois furent surpris, voire stupéfaits. Mais l'idée faisant son chemin, tout le monde applaudit. Seul le vieux Sampastous, le propriétaire du cochon, protesta :

- C'est mon cochon et j'ai bien l'intention de le transformer en saucisses et jambons pour Noël, qu'il soit maire ou pas !

- On te paiera ton cochon, répliquèrent les autres, ne t'inquiètes pas pour ça.

 Ainsi, on trouva dans les caisses de la mairie de quoi payer le cochon et pourvoir à son entretien. Le secrétaire de mairie, Frayssinous, rédigea le procès-verbal d'installation qu'il transmit par courrier au sous-préfet. Celui-ci ne s'étonna qu'à peine qu'un monsieur "Le Cochon" fusse désigné comme maire, trop content que le différent soit enfin réglé.

 Tout se déroula donc normalement : Cardinous le Parpaillot et Lesparrous le Papiste furent désignés comme adjoints du cochon, se partageant équitablement le travail. Le maire, trop bien nourri, devint énorme.
 A l'approche des fêtes de Noël, ses conseillers municipaux commencèrent à le regarder avec gourmandise :

- Il est si gros qu'il va finir par tomber raide mort, s'exclamèrent les conseillers. Ce serait bien dommage... Faisons de lui du boudin et des saucisses et remplaçons-le par un autre cochon !

 Le vote fut soumis au conseil municipal le soir même et la décision fut prise de remplacer le cochon. L'ancien maire fut débité en parts égales et chacun eut droit à son morceau.

 Ainsi, pendant encore de longues années, c'est un monsieur "Le Cochon" qui obtint tous les suffrages à chaque élection municipale, mais aucun des membres du conseil n'eut le courage d'avouer au sous-préfet que le maire se faisait dévorer à chaque Noël !


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